mercredi 10 décembre 2008

Rêve(s)

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Cela faisait trois ans qu'elle était dans ce fauteuil. Elle ne le savait pas, elle ne savait plus compter le temps. C'aurait pu être depuis toujours, comme depuis hier. Des dizaines de tubes pointant hors de son corps elle était comme un arbre qui eut pris racine.
Trois ans que sa bouche asséchée n'avait goûté quelque nourriture, trois ans que sa gorge n'avait pas senti une gorgée d'eau fraîche et la sensation intense de soulagement que cela procurait.
Elle était dans ce fauteuil et elle dormait. Ses brèves périodes de conscience - terrifiantes au beau milieu de ce décor de cauchemar de laboratoire clandestin - ne donnant jamais que de nouvelles matières a ses rêves.
Pourquoi avait-elle atterri là un jour? Si elle l'avait jamais su, elle l'avait oublié. C'est si éphémère aussi, la mémoire d'un enfant ... Elle n'avait que neuf ans quand on l'avait prise. Quel âge cela lui faisait-il maintenant? Enfin après tout, elle s'en fichait, elle voulait juste partir.
Elle avait peur, toujours, tout le temps. Elle ne savait pas quel serait son prochain cauchemar, ni si il serait réel ou imaginaire. Car si on l'avait enfermée, ligotée, là, c'était pour qu'elle aie plein de cauchemars, elle avait fini par le comprendre. Ils avaient commencé le jour où on lui avait posé ces ventouses sur la tête.
Au début, c'étaient des cauchemars d'enfant, les siens, si familiers, presque rassurants, mais ils revenaient, constants, patients, usants, jusqu'a ce qu'elle n'en puisse plus, jusqu'a ce qu'elle en fasse une psychose, et que finalement, elle les surmonte. Ensuite, ils étaient devenus de plus en plus réalistes. Plus terrifiants, plus grands.
Et elle était épuisée en permanence. Quand enfin ses forces l'abandonnaient, et elle n'avait plus d'autre choix que de s'endormir, les mauvais rêves la hantaient aussitôt. Elle se réveillait en sueur, haletante, sans s'être reposée, et tout recommençait a nouveau.
Plus un seul moment de paix depuis si longtemps. Sans cesse de nouvelles peurs, sans cesse en plein tourment.
On avait anéanti ses espoirs, la moindre trace de foi en son salut, tout avait été détruit, lentement, sûrement, méthodiquement. Alors elle ne pensait plus jamais sortir de là, a quoi bon espérer? Et puis pour faire quoi? Au fond, maintenant, elle ne connaissais plus que ça.
Et ça continuait, sans fin. Elle comprit après l'un de ses cauchemars - qu'elle ne distinguait plus vraiment de la réalité - qu'elle était un cobaye. C'était malin, les cauchemars, comme arme. Indétectables, insidieux, destructeur, épuisant. On pouvait vaincre les légions immenses avec quelques cauchemars bien placés.
Et puis, un jour que son cauchemar se passait dans le laboratoire apocalyptique où elle était, elle vit apparaître deux nouvelles figures. Elles lui semblaient familières, peut-être les avait-elle déjà vues dans un rêve précédent. C'était bizarre, habituellement, il prenaient toujours de nouvelles têtes. Enfin.
Pourquoi ces gens venaient-ils vers elle, souriant et pleurant tout a la fois? Pourquoi ils la prenaient dans ses bras, cet homme et cette femme? Pourquoi l'homme en blouse blanche défaisait-ils les liens et les tubes, son unique maison?
Prêtant l'oreille, elle saisit quelques mots a la volée, histoires de dettes remboursée, et de petite fille délivrée. Quoi? On parlait d'elle? Elle allait partir?
Mais non, c'était absurde! On ne partait pas d'ici. Et puis si ici c'était comme ça ici, comment ça serait ailleurs? Comme dans ses rêves? On ne lui donnait un espoir que pour mieux le briser encore. Mais non, un autre rêve brisé, c'était trop, elle ne pouvait pas, elle ne pouvait plus, sans espoirs tout cela était bien plus facile.

NON!

Elle prit les plaques métalliques posées a côté d'elle, coinça sa tête entre les deux pôles électrifiés, et pressa le bouton sous leurs yeux ébahis.

C'était fini, enfin. Enfin, elle était libre.


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