Ils s'étaient rencontrés quand ils avaient à peine cinq ans, de jeunes oisillons tombés du nid. Depuis ce jour là il avait tout fait pour elle. Ou presque. Ils avaient joué là des après-midis entiers après l'école, des semaines durant. Chaque jour ils arrivaient, tenant un grand-frère par la main, et ils se cherchaient des yeux, ignorant les autres enfants qui couraient, criaient et trébuchaient. Et quand ils étaient enfin tous les deux, ils s'asseyaient dans le bac à sable, côte à côte, et construisaient les plus beaux châteaux de sable du quartier.
Mais un jour, alors qu'ils avaient maintenant 7 et 8 ans, le petit Francesco avait demandé à Lola si elle voulait être sa Valentine. Elle l'avait regardé longuement, ses cheveux bruns bouclés poussés contre ses joues par le vent, et lui avait dit, yeux noisette dans regard noir, qu'elle ne serait à lui que s'il réussissait à retenir le sable dans son tamis. Et elle avait tourné les talons.
Alors Francesco avait passé un mauvais mois. Il s'en rappelait encore. Lola ne venait plus au bac à sable, et il n'arrivait jamais à la croiser en bas de chez elle. Alors il restait là tous les jours, même quand le soleil brûlait à travers sa chemisette, même quand la grêle frappait ses bras maigrichons. Il restait là, le tamis à la main et il réfléchissait, passant d'innombrables poignées de sable à travers les maillons de plastique impitoyables qui les laissaient retomber au sol en un long coulis beige.
Et puis un jour, en plein orage, il avait frappé à sa porte. Il avait bravé le père, Ramon, il lui avait dit d'un air butté qu'il voulait voir Lola, et que c'était important.
Il lui avait donné le tamis rempli de sable jusqu'au rebord, il lui avait donné, et pas un grain n'était tombé au sol. Il avait réussi. Elle lui avait alors souri, et s'était mise sur la pointe des pieds pour l'embrasser sur la joue.
Depuis ce jour là ils étaient devenus véritablement inséparables. Ils avaient partagé leur première cigarette dans la cave de Ramon, ils s'étaient auscultés d'un air pénétré quand leurs premiers poils avaient poussé, ils avaient fait le mur et l'amour ensemble. Ils avaient été heureux, et malheureux, mais surtout ils avaient grandi ensemble, inséparables, malgré les disputes, malgré la haine qu'ils avaient parfois ressenti l'un pour l'autre. Quand rien n'allait plus, Francesco allait chez Lola, il disait à Ramon qu'il devait parler à sa fille, et il s'excusait. Lola boudait encore un jour ou deux, et le troisième ils étaient de nouveau en train de courir dans les rues de La Havane, à chipper des oranges et à danser la salsa aux touristes pour quelques pesos.
Quinze ans plus tard, rien n'avait changé. Lola allait passer son diplôme de journaliste, était serveuse au El Patio, et Francesco travaillait parfois comme menuisier dans la vieille boutique de meubles de son oncle. Et quand ils ne pouvaient pas se voir, ils s'appelaient des heures durant, au mépris de leur sommeil et parfois des quelques pesos qu'ils avaient gardé pour manger. Ils s'adoraient, s'aimaient et s'insupportaient chaque jour un peu plus.
Alors qu'ils avaient respectivement vingt trois et vingt quatre ans, en plein mois de mai, elle était venue le voir, et s'était plantée devant lui, avec les talons solidement plantés dans la poussière, les jambes droites, son petit air butté, et sa queue de cheval dont débordaient ses cheveux bruns ondulés. Elle l'avait regardé les yeux dans les yeux, et lui avait dit "J'me casse. Dans un mois j'me casse. Je vais à Los Angeles. Je change de nom. Je commence ma vie. Tu viens?". Il était resté bouche bée, et elle était partie.
Il était venu à son appartement. Il lui avait posé mille questions, il lui avait demandé pourquoi, comment, et avec qui. Et elle n'avait rien dit. Rien, à part "Je me casse. Tu viens, oui, ou merde?"
Il était parti. Et puis il était revenu au bout d'une semaine. Il lui avait dit que son oncle ne pourrait pas continuer sans lui, qu'il avait un travail, un appartement, qu'il avait toute sa vie dans les rues animées de La Havane, qu'il ne pouvait pas partir comme sa, sur un coup de tête, oublier le sable qui grinçait sous chacun de vos pas dans la ville. Que ce n'était ni de sa faute, ni de la sienne, qu'il y avait parfois des circonstances contre lesquelles on ne pouvait rien. Il s'était mis a genoux, et il lui avait demandé de rester, embrassant ses genoux. Lola avait haussé les épaules, réfléchi quelques secondes, et lui avait demandé s'il pourrait quand même l'emmener au port, car la voiture de son père était cassée. Il lui avait répondu oui bien sûr, les larmes aux yeux, il lui avait toujours dit oui.
Et trois semaines plus tard ils étaient là au bord de l'eau entre les bateaux qui se balançaient sur les vagues et les matelots qui poussaient tout le monde, l'air d'avoir quelque chose d'important à faire.
Il la tenait dans ses bras, quelques trainées claires zébrant ses joues couvertes de sciure, la suppliant de rester avec lui. Et elle lui disait non pour la centième fois:
"- Francesco, tu ne veux pas partir, alors pourquoi je resterais? Je pars, maintenant, et puis c'est tout."
- Tu m'écriras?
- Je ne sais pas."
Et elle avait pris ses valises et avait grimpé dans l'embarcation, faisant la moue comme à son habitude, elle lui avait tourné le dos, regardant au large. Il était reste là jusqu'a ce qu'il ne puisse plus distinguer le bateau, les yeux brûlés par le soleil, mais il savait qu'elle ne s'était pas retournée une seule fois.
Alors il se dit qu'il était temps de rentrer chez lui, et quelques heures plus tard il se réveillait la tête bourdonnante et douloureuse, sur le sable blanc de la plage, des bouteilles éparpillées autour de lui, et du vomi dans les cheveux. Mais ce n'était que le début d'une longue série de réveils inopinés dans des endroits parfois plus étranges que d'autres.
Cela faisait deux ans maintenant. Et ce matin il était encore sur cette plage à fixer l'horizon. A chaque bateau il s'attendait à la voir surgir de derrière une dune, ses sandales dans la main, les cheveux dans le vent, sa robe légère ondulant autour de ses jambes, menaçant d'être emportée par une bourrasque. Mais ce matin, il n'y avait pas de bouteilles. Il n'en avait plus besoin, elles ne changeaient plus rien au vide de son esprit. Depuis quelques semaines il avait enfin compris ce qu'il devait faire pour qu'elle revienne. Assis sur le sable, il tenait un tamis.
Il serait bien allé à leur vieux bac à sable, mais il n'était plus là. A sa place se dressait un immeuble hideux de quinze étages qui avait été construit là il y a deux ans. Alors il restait là, sur la plage, son tamis à la main. Il avait dit qu'il ne pouvait pas partir, il avait pensé qu'il ne pouvait pas, alors que ce qu'il ne pouvait pas supporter était de rester sans elle. Il savait qu'il aurait du expirer profondément, rassembler ses forces et dire oui à travers ses lèvres gelées par la peur. Mais il ne l'avait pas fait. Elle était partie et elle ne reviendrait jamais. Il y avait tellement cherché une raison pour excuser sa peur et sa faiblesse, qu'il n'avait pas pensé à sa force, à leur force, et tout ce qui le retenait à ses côtés. Et maintenant il ne savait ni où elle était, ni comment elle s'appelait. Il n'était pas parti, mais il n'avait pas perdu qu'elle, il avait aussi perdu tout le reste, parce que sans elle ce n'était rien, que sans elle il n'était rien. Et maintenant il ne pouvait plus que s'écorcher les mains un peu plus chaque jour sur les grains de sable innombrables, qui fuyaient en un flot ininterrompu entre ses doigts, pendant que chaque grain emportait encore un petit bout de son cœur avec lui.
Elle lui avait dit quand il étaient enfants qu'il ne l'aurait que s'il retenait le sable dans le tamis, et il l'avait fait. Mais maintenant il avait oublié, il avait oublié comment il avait retenu le sable et comment il avait gagné son cœur, et il restait assis là, chaque jour, les yeux fixés au loin, essayant de se rappeler son regard posé sur lui quand il avait réussi. Et poignée après poignée, il remplissait sans fin son tamis. Il lui avait manqué la force, et maintenant il lui manquait l'imagination.
On peut le voir encore aujourd'hui, courbé, et les cheveux blanchis, les mains rougies, et toujours couvertes d'ampoules. On dit qu'il n'y a sur la côte pas une poignée de sable qui ne soit passée par son tamis, pas une seule qui y soit restée. Il avait oublié son coup de génie, et avec lui il s'était lui même oublié. Et il n'y aurait pas un seul grain de sable qui pourrait l'aider à récupérer ça.
Il le savait, mais abandonner serait comme tirer un trait sur Lola, sur eux, sur lui, sur leur amour, et il savait que cette dernière trahison déchiquèterait définitivement son cœur. Ce qu'il ne savait pas, c'est que cela faisait bien longtemps que son cœur n'était plus entier, qu'il n'était plus qu'un organe qui pulsait stupidement de jour en jour, absorbant et recrachant un sang sans vie. Et qu'il en avait été ainsi depuis le jour où le dos de Lola avait disparu au loin.
