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.Effet miroir, disaient les naïfs, insensible, disaient les cyniques, actrice, disaient les philosophes, différente, disaient-ils tous, avant de dire que c'était une fille facile. Hypocrites, tous, ils n'étaient qu'une bande d'hypocrites, comme si ils ne s'étaient pas tous vantés pendant des mois d'avoir seulement pu l'approcher, la toucher, la baiser. Et ils cherchaient tous les mots derrière les mots, et les pleurs derrière les sourires, et les sourires derrières les pleurs. Et ils pensaient vraiment qu'elle était autre chose que ce qu'elle laissait paraître. Ce qui ne manquait pas d'une certaine vérité, mais leur quête ne faisait rien d'autre que donner une vie a ses façades qui auraient pu n'être illusoires.Ils la pressaient de questions, ils la couchaient dans d'innombrables sofas, ils la décortiquaient, ils la pelaient comme une orange, ils la déshabillaient, de leur regard cupide, concupiscent, comme de leurs voix impersonnelles, ils lui arrachaient ses vêtements comme ses pensées les plus profondes, comme elle se pelait la peau dans le doux refuge des toilettes derrière la sécurité du verrou. Sauf que son cul, il n'était guère compliqué de l'atteindre, une main un peu plus courageuse qu'une autre, un regard qu'elle voulait croire, ou juste le verre de trop payé. Elle s'en foutait, en fait. Elle leur laissait lui arracher ses robes et sa peau pour les occuper juste encore un peu plus longtemps a autre chose qu'a ses mots. Alors elle mentait, elle leur rendait leurs regards vides, leur soufflait a la tête sa fumée entêtante, elle les fixait sans rien dire, et a force de mentir, oubliait sa vérité.Son paraître envahissait, grignotait son être, lentement, comme la lèpre avait dévoré son arrière grand-mère. Et elle en tirait une sombre joie, une joie jouissive, une joie malsaine, en se disant que bientôt il ne lui resterait plus rien a leur cacher, et que peut-être alors on lui foutrait la paix. Sauf qu'il était trop tard, elle était perdue, sa différence l'avait irrémédiablement perdue, sa banalité ne faisait qu'enfoncer le clou.Sa frange, la fumée de ses cigarettes ne suffisait plus a la cacher au reste du monde, elle était devenue le centre de leurs regards dépourvus de la moindre empathie. La perversion l'entourait, la cernant de tous les côtés, et elle lui avait peu a peu cédé le pas, et appris a tirer plaisir de leur attention. Et elle ne pouvait plus s'en passer, alors quelle que soit l'extrémité a laquelle il fallait qu'elle recoure, il ne se passait plus une soirée sans que son entrée sur talons aiguille ne provoque mille chuchotements précipités. Et elle s'y vautrait, elle s'y plaisait, elle s'en satisfaisait. Leur jeter poudres et paillettes a la figure suffisait la plupart du temps a éloigner leurs bourdonnantes interrogations. Les plus agaçants étaient encore ceux qui croyaient la comprendre, eux et leur air pénétré et leurs leçons de morale a deux balles. Et un jour l'un d'eux lui avait dit, tu n'osera pas, et il y croyait, pauvre petit fou, et bien sûr qu'elle osait tout, elle ne faillait pas a son rôle. Son rôle qui était son seul habit, son rôle qui lui collait a la peau, son rôle qui était son seul secret, la seule chose vraiment a elle.Alors elle avait osé, en cette aube brumeuse, et elle avait enjambé le Pont-Neuf, dans sa robe noire, dans son rouge a lèvres rouge sang, dans son air de défi, et elle s'était enfuie.
.Pour Anna P.
Elles s'étaient rencontrées au détour d'un verre, d'un cachet ou d'une ligne. Elle ne savaient plus. Après tout, quelle importance? Lisbeth aimait la drogue, et Luna aimait Lisbeth. Cela n'empêchait évidemment pas que leur passion soit dévorante, ça leur donnait juste des accents désespérés d'ongles arrachés sur un trottoir.Leurs joues dégoulinantes de Rimmel illuminaient les rues parisiennes, occultant les réverbères sous la lueur blafarde de la lune. Lisbeth pleurait dans ses descentes, et Luna pleurait de peur, d'amour et de rejet. Alors elle consomma aussi, et le rejet s'estompa. D'une étrange façon, aberrante, hallucinatoire, hallucinée, elle se fit aimer.On ne les voyait plus l'une sans l'autre, et sans leurs chairs marquées par leurs violences ensanglantées, plaies ouvertes sur lesquelles elles versaient des litres entiers d'alcools bizarres et inconnus, aux goûts qu'elle ne sentaient même pas sur leurs langues anesthésiées.Mais il y a toujours une qui aime, et l'autre qui se laisse aimer, et les sourires de Luna n'étaient pour un oeil avisé rien d'autre que des rictus. Lisbeth le savait, mais elle ne le montrait pas, bien sûr, comme elle ne montrait pas qu'elle n'étais pas insensible a sa détresse.Et pourtant ça la bouffait aussi sûrement que la cocaïne lui dévorait les dents. Il lui arrivait désormais de se réveiller avant midi, et de faire les cent pas, comme un lion en cage, passant compulsivement sa main dans ses longs cheveux bruns ébouriffés. Il lui arrivait de ne plus faire le mur la nuit, et de rester seule dans sa chambre, seule avec son insomnie, a contempler son téléphone et vidant paquet de cigarettes sur paquet de cigarettes.Et Luna bien sûr ne comprenait pas, et échafaudait mille hypothèses scabreuses, et devenait boudeuse. Elles étaient entraînées dans un tourbillon fatal, un cercle vicieux, amoureux, auquel ni l'une ni l'autre ne pouvait échapper.Ce que Luna ne savait pas sur Lisbeth qui ne se l'avouait pas, c'est qu'elle ne voulait qu'un sourire sur les lèvres du fantôme qu'elle avait créé. Elle avait détruit Luna, et tout ce qu'elle voulait c'était ressusciter les bonheurs qu'elle avait oublié. Elle n'était un monstre que pour elle même et les apparences. En réalité elle n'était qu'un autre ange déchu.Alors une nuit, au milieu d'une pluie sombre de mascara, Luna gravit le chêne qui poussait sous la fenêtre de Lisbeth et poussa la fenêtre, entrant dans une secousse de cheveux blonds.Prise de court, Lisbeth attrapa son couteau et traça deux traits rapides sur les joues de son aimée.Alors, Luna sourit pour la première fois.
.Ou pas, se disait elle, descendant la rue, nonchalante. Sauf que si bien sûr. On avait beau s'en cacher, s'enfuir, s'en défaire, il revenait toujours le sentiment lancinant, croisement étrange et contre nature de moustique bourdonnant et boule au ventre obsédante.Enfin pour l'instant elle ne savait pas encore. Elle croyait dur comme son cœur de pierre blindé qu'elle y échapperait. Alors elle ne se dépêchait pas. Toute a la fumée de sa cigarette sous le ciel ensoleillé, elle n'entendit pas pédaler et fut surprise de se faire dépasser en coup de vent par un vélo déglingué.Alors c'était lui le créateur de tout ce bruit de féraille? Ça paraissait démesuré. D'ailleurs ça l'était. Il n'empêche, dans un sens il avait du cachet ce vieux vélo tout écaillé, dépareillé, familier peut-être. Ou pas.Elle ne savait pas, alors elle rajusta ses lunettes de soleil et s'acheta une glace. Le délicieux parfum de cassis suffit a la distraire un bon moment, et elle aurait pu oublier l'incident.Elle aurait pu, sans doute, si le vélo n'avait pas eu l'incongrue idée de la re-croiser dans le parc en compagnie de son propriétaire a casquette. Ils allaient bien ensemble, en fait. Ça avait de la gueule. Seulement ça n'allait pas, c'était injuste. On ne peut décemment oublier ce qui se trouve sous notre nez.D'hasard en hasard, se croiser devint une habitude tacite, une rituel silencieux. Le vélo cliquetait bien quelque peu, et le garçon murmurait parfois des propos décousus, mais dans l'ensemble on pouvait encore dire que les apparences étaient sauves.Cependant, un jour que la jeune fille ne les apercevait pas, le vélo eut l'idée étrange de buter sur une pierre, déclenchant par le choc le bruit aigrelet de la sonnette. Et c'est ce jour là que devant son air ahuri, le garçon parla. Préciser qu'elle se tut en passant son chemin semble superflu.Elle continua a se taire longtemps, tant qu'elle le voyait, mais un jour qu'elle ne l'aperçut pas, dans son dos, elle cria.Ou pas.
.Il était celui que personne ne connaissait. Ni n'avait envie de connaître. Il était celui que personne ne voyait. Il était celui que l'on croisait tous les jours a la boulangerie, dans la rue. Mais on n'aurait su le distinguer parmi cinquante de ces semblables. On n'aurait su dire "C'est lui, ce n'est personne d'autre." On ne le disait pas, du coup. On ne disait rien. On lui offrait silence et ignorance. On lui offrait l'indifférence.C'est pour ça qu'apprendre a le connaître était si ravageur, si inattendu, si déchirant. Il était l'inconnu. A force de ne le distinguer en rien, on l'imaginait pareil aux autres, et on n'aurait pu avoir plus tort. On ne savait pas pourquoi. Mais c'était comme ça. Alors le jour ou par un hasard incongru l'on se retrouvait a parler avec cet homme étrange, extraordinairement ordinaire, on s'en retrouvait écrasé. Il était tellement différent qu'on ne pouvait le voir que pareil. On ne comprenait pas .Elle ne le comprit pas non plus. Pourtant, le vague, ou la mer entière a l'âme, elle s'enfonça en lui, elle se pressa contre lui, elle le retint, en un geste insensé, inconscient, irrationnel. Elle voulut le boire tout entier. Et pourtant elle n'aurait su lire sur sa figure: la voulait-il seulement? Voulait-il de sa présence fantomatique a ses côtés? Elle s'accrocha pourtant. Elle le but jusqu'à la lie, sans jamais le comprendre. Il était trop loin de tout ce qu'on lui avait appris, de tout ce qu'elle avait pu voir. Elle passa des journées entières a le suivre, des nuits entières a le regarder dormir, des soirées entières a tenter d'attirer son attention. La délicate nuance grise de ces cernes, qui auparavant relevait son regard vert vira au violet vif, la défigurant un peu, tandis que ses yeux s'enfonçaient dans leurs orbites. La voyait-il seulement vraiment? La voyait-il seulement changer, plonger? Voulait-il seulement la voir, la comprendre? Peut-être, peut-être pas, personne n'aurait pu le dire. Ses marques d'affections paraissaient aussi dépourvues de justification que leurs manifestations étaient absurdes. Son absence, son aveuglement aussi, étaient tout aussi incompréhensibles, plus encore que sa volonté de toujours échapper a ses yeux inquisiteurs, curieux, que la tristesse voilait chaque jour encore plus.Personne ne pouvait lui dire pourquoi il était ainsi. Ses raisons n'étaient que siennes, et personne ne pouvait les percer. Et le mystère engloutissait de plus en plus Malia, elle se plongeait dans ses méandres sombres, avec délices, se repaissant avidement de l'absence de réponse, de l'accumulation de question, elle se noyait dans ces reflets et ses visions hypnotisantes, sublimantes. Elle l'idéalisait, sans doute. Ou peut-être pas. Même lui n'aurait pu répondre sans doute. Encore que personne ne lui ait posé la question. Elle voulait l'absorber, toujours plus. A chaque question qui demeurait sans réponse son désir de rester était plus indiscutable, plus fort, plus insurmontable. Sa voix montait plus souvent dans les aigus ces derniers jours, ses joues goutaient plus souvent a ses larmes salées tandis que sa langue recueillait les gouttes égarées. et sa passion n'en perdait rien, dans un ballet morbide, une fascination obsédante.Un jour il sortit pour aller marcher sur la plage, un peu pour lui échapper, sans doute. Il marcha, longtemps, plongeant ses orteils nus dans le ressac bruyant, et le sable fuyant sans entendre le pas léger qui l'avait suivi cette nuit là. Il marcha longtemps avant de s'assoir sur un ponton, les chevilles plongées dans l'eau fraîche et ses sombres méandres. Malia s'accroupit non loin, hors de sa vue, derrière son dos, les orteils plongés dans les galets coupants, les cheveux lui tombant dans les yeux, cachant son regard.Il se plongea lentement dans l'eau, et disparut. Elle se leva et le suivit, les orteils en sang accueillant avec soulagement la brûlure amère du sel.Ils disparurent. On ne les revit jamais.