jeudi 13 mai 2010

Fondus comme le sable, brisés comme le verre


Ils s'étaient rencontrés quand ils avaient à peine cinq ans, de jeunes oisillons tombés du nid. Depuis ce jour là il avait tout fait pour elle. Ou presque. Ils avaient joué là des après-midis entiers après l'école, des semaines durant. Chaque jour ils arrivaient, tenant un grand-frère par la main, et ils se cherchaient des yeux, ignorant les autres enfants qui couraient, criaient et trébuchaient. Et quand ils étaient enfin tous les deux, ils s'asseyaient dans le bac à sable, côte à côte, et construisaient les plus beaux châteaux de sable du quartier.
Mais un jour, alors qu'ils avaient maintenant 7 et 8 ans, le petit Francesco avait demandé à Lola si elle voulait être sa Valentine. Elle l'avait regardé longuement, ses cheveux bruns bouclés poussés contre ses joues par le vent, et lui avait dit, yeux noisette dans regard noir, qu'elle ne serait à lui que s'il réussissait à retenir le sable dans son tamis. Et elle avait tourné les talons.
Alors Francesco avait passé un mauvais mois. Il s'en rappelait encore. Lola ne venait plus au bac à sable, et il n'arrivait jamais à la croiser en bas de chez elle. Alors il restait là tous les jours, même quand le soleil brûlait à travers sa chemisette, même quand la grêle frappait ses bras maigrichons. Il restait là, le tamis à la main et il réfléchissait, passant d'innombrables poignées de sable à travers les maillons de plastique impitoyables qui les laissaient retomber au sol en un long coulis beige.
Et puis un jour, en plein orage, il avait frappé à sa porte. Il avait bravé le père, Ramon, il lui avait dit d'un air butté qu'il voulait voir Lola, et que c'était important.
Il lui avait donné le tamis rempli de sable jusqu'au rebord, il lui avait donné, et pas un grain n'était tombé au sol. Il avait réussi. Elle lui avait alors souri, et s'était mise sur la pointe des pieds pour l'embrasser sur la joue.
Depuis ce jour là ils étaient devenus véritablement inséparables. Ils avaient partagé leur première cigarette dans la cave de Ramon, ils s'étaient auscultés d'un air pénétré quand leurs premiers poils avaient poussé, ils avaient fait le mur et l'amour ensemble. Ils avaient été heureux, et malheureux, mais surtout ils avaient grandi ensemble, inséparables, malgré les disputes, malgré la haine qu'ils avaient parfois ressenti l'un pour l'autre. Quand rien n'allait plus, Francesco allait chez Lola, il disait à Ramon qu'il devait parler à sa fille, et il s'excusait. Lola boudait encore un jour ou deux, et le troisième ils étaient de nouveau en train de courir dans les rues de La Havane, à chipper des oranges et à danser la salsa aux touristes pour quelques pesos.
Quinze ans plus tard, rien n'avait changé. Lola allait passer son diplôme de journaliste, était serveuse au El Patio, et Francesco travaillait parfois comme menuisier dans la vieille boutique de meubles de son oncle. Et quand ils ne pouvaient pas se voir, ils s'appelaient des heures durant, au mépris de leur sommeil et parfois des quelques pesos qu'ils avaient gardé pour manger. Ils s'adoraient, s'aimaient et s'insupportaient chaque jour un peu plus.
Alors qu'ils avaient respectivement vingt trois et vingt quatre ans, en plein mois de mai, elle était venue le voir, et s'était plantée devant lui, avec les talons solidement plantés dans la poussière, les jambes droites, son petit air butté, et sa queue de cheval dont débordaient ses cheveux bruns ondulés. Elle l'avait regardé les yeux dans les yeux, et lui avait dit "J'me casse. Dans un mois j'me casse. Je vais à Los Angeles. Je change de nom. Je commence ma vie. Tu viens?". Il était resté bouche bée, et elle était partie.
Il était venu à son appartement. Il lui avait posé mille questions, il lui avait demandé pourquoi, comment, et avec qui. Et elle n'avait rien dit. Rien, à part "Je me casse. Tu viens, oui, ou merde?"
Il était parti. Et puis il était revenu au bout d'une semaine. Il lui avait dit que son oncle ne pourrait pas continuer sans lui, qu'il avait un travail, un appartement, qu'il avait toute sa vie dans les rues animées de La Havane, qu'il ne pouvait pas partir comme sa, sur un coup de tête, oublier le sable qui grinçait sous chacun de vos pas dans la ville. Que ce n'était ni de sa faute, ni de la sienne, qu'il y avait parfois des circonstances contre lesquelles on ne pouvait rien. Il s'était mis a genoux, et il lui avait demandé de rester, embrassant ses genoux. Lola avait haussé les épaules, réfléchi quelques secondes, et lui avait demandé s'il pourrait quand même l'emmener au port, car la voiture de son père était cassée. Il lui avait répondu oui bien sûr, les larmes aux yeux, il lui avait toujours dit oui.
Et trois semaines plus tard ils étaient là au bord de l'eau entre les bateaux qui se balançaient sur les vagues et les matelots qui poussaient tout le monde, l'air d'avoir quelque chose d'important à faire.
Il la tenait dans ses bras, quelques trainées claires zébrant ses joues couvertes de sciure, la suppliant de rester avec lui. Et elle lui disait non pour la centième fois:
"- Francesco, tu ne veux pas partir, alors pourquoi je resterais? Je pars, maintenant, et puis c'est tout."
- Tu m'écriras?
- Je ne sais pas."
Et elle avait pris ses valises et avait grimpé dans l'embarcation, faisant la moue comme à son habitude, elle lui avait tourné le dos, regardant au large. Il était reste là jusqu'a ce qu'il ne puisse plus distinguer le bateau, les yeux brûlés par le soleil, mais il savait qu'elle ne s'était pas retournée une seule fois.
Alors il se dit qu'il était temps de rentrer chez lui, et quelques heures plus tard il se réveillait la tête bourdonnante et douloureuse, sur le sable blanc de la plage, des bouteilles éparpillées autour de lui, et du vomi dans les cheveux. Mais ce n'était que le début d'une longue série de réveils inopinés dans des endroits parfois plus étranges que d'autres.
Cela faisait deux ans maintenant. Et ce matin il était encore sur cette plage à fixer l'horizon. A chaque bateau il s'attendait à la voir surgir de derrière une dune, ses sandales dans la main, les cheveux dans le vent, sa robe légère ondulant autour de ses jambes, menaçant d'être emportée par une bourrasque. Mais ce matin, il n'y avait pas de bouteilles. Il n'en avait plus besoin, elles ne changeaient plus rien au vide de son esprit. Depuis quelques semaines il avait enfin compris ce qu'il devait faire pour qu'elle revienne. Assis sur le sable, il tenait un tamis.
Il serait bien allé à leur vieux bac à sable, mais il n'était plus là. A sa place se dressait un immeuble hideux de quinze étages qui avait été construit là il y a deux ans. Alors il restait là, sur la plage, son tamis à la main. Il avait dit qu'il ne pouvait pas partir, il avait pensé qu'il ne pouvait pas, alors que ce qu'il ne pouvait pas supporter était de rester sans elle. Il savait qu'il aurait du expirer profondément, rassembler ses forces et dire oui à travers ses lèvres gelées par la peur. Mais il ne l'avait pas fait. Elle était partie et elle ne reviendrait jamais. Il y avait tellement cherché une raison pour excuser sa peur et sa faiblesse, qu'il n'avait pas pensé à sa force, à leur force, et tout ce qui le retenait à ses côtés. Et maintenant il ne savait ni où elle était, ni comment elle s'appelait. Il n'était pas parti, mais il n'avait pas perdu qu'elle, il avait aussi perdu tout le reste, parce que sans elle ce n'était rien, que sans elle il n'était rien. Et maintenant il ne pouvait plus que s'écorcher les mains un peu plus chaque jour sur les grains de sable innombrables, qui fuyaient en un flot ininterrompu entre ses doigts, pendant que chaque grain emportait encore un petit bout de son cœur avec lui.
Elle lui avait dit quand il étaient enfants qu'il ne l'aurait que s'il retenait le sable dans le tamis, et il l'avait fait. Mais maintenant il avait oublié, il avait oublié comment il avait retenu le sable et comment il avait gagné son cœur, et il restait assis là, chaque jour, les yeux fixés au loin, essayant de se rappeler son regard posé sur lui quand il avait réussi. Et poignée après poignée, il remplissait sans fin son tamis. Il lui avait manqué la force, et maintenant il lui manquait l'imagination.

On peut le voir encore aujourd'hui, courbé, et les cheveux blanchis, les mains rougies, et toujours couvertes d'ampoules. On dit qu'il n'y a sur la côte pas une poignée de sable qui ne soit passée par son tamis, pas une seule qui y soit restée. Il avait oublié son coup de génie, et avec lui il s'était lui même oublié. Et il n'y aurait pas un seul grain de sable qui pourrait l'aider à récupérer ça.
Il le savait, mais abandonner serait comme tirer un trait sur Lola, sur eux, sur lui, sur leur amour, et il savait que cette dernière trahison déchiquèterait définitivement son cœur. Ce qu'il ne savait pas, c'est que cela faisait bien longtemps que son cœur n'était plus entier, qu'il n'était plus qu'un organe qui pulsait stupidement de jour en jour, absorbant et recrachant un sang sans vie. Et qu'il en avait été ainsi depuis le jour où le dos de Lola avait disparu au loin.

samedi 3 avril 2010

Meurs mon amour



Une pluie froide et persistante tombait sur l'herbe humide, s'insinuant dans mes chaussures, dans mes vêtements, entre mes orteils, s'infiltrant dans ma peau, alourdissant mes cheveux. Une pluie agaçante, épuisante, une pluie qui pouvait durer des jours et des jours, une pluie qui vous avait à l'usure. J'aurais préféré un orage. Mais au fond cela importait peu. Ce que je voulais, comme la pluie d'ailleurs.
J'étais debout devant cette pierre tombale suintante, luisante, toute belle, toute neuve et polie. Une pierre qui faisait tâche dans cet endroit que l'on voulait à tout prix oublier, théâtre de douleurs passées qui se débâtaient dans leur cercueil comme des furies, voulant s'arracher au passé pour vous prendre encore un petit bout d'âme.
J'étais debout et je me joignais à la pluie, parce que c'était fini. Parce que ce jouet encore hier flambant neuf n'était plus que peinture écaillée et membres éparpillés. Parce que tout finissait par pourrir entre mes doigts. Parce que nos jolis rêves en technicolor n'étaient plus, et que le mascara s'incrustait dans ma peau, a force, et que mes nuits agitées n'avaient plus le même sens qu'autre fois.
Je l'enfermais dans le cercueil au bois brillant, qui scintillait insolemment sous mes yeux. Il n'avait pas voulu se laisser faire. Il avait sorti bec et ongles, et il avait rugi, rué, de toutes ses forces. Mais j'avais fini par triompher. J'avais claqué le couvercle et mis le verrou.
Il m'avait trahi. Il avait changé, il me dévorait, il me consumait, il me déchirait le cœur de ses longues griffes affamées. Il ne le ferait plus désormais, enfermé comme les autres dans ce lieu de désolation, il mourrait peu à peu dans une lente agonie, et je n'entendrais rien, sourde à sa langue fourchue.
Son cœur battait encore, mais je l'enterrais ce matin. La pluie me glaçait la peau, et il ne vivait plus que dans l'étroite prison de mon esprit.

mercredi 18 février 2009

Baises-moi, tues-moi, mais dis moi que t'aimes ça. Demandes moi si ça va.

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Effet miroir, disaient les naïfs, insensible, disaient les cyniques, actrice, disaient les philosophes, différente, disaient-ils tous, avant de dire que c'était une fille facile. Hypocrites, tous, ils n'étaient qu'une bande d'hypocrites, comme si ils ne s'étaient pas tous vantés pendant des mois d'avoir seulement pu l'approcher, la toucher, la baiser. Et ils cherchaient tous les mots derrière les mots, et les pleurs derrière les sourires, et les sourires derrières les pleurs. Et ils pensaient vraiment qu'elle était autre chose que ce qu'elle laissait paraître. Ce qui ne manquait pas d'une certaine vérité, mais leur quête ne faisait rien d'autre que donner une vie a ses façades qui auraient pu n'être illusoires.
Ils la pressaient de questions, ils la couchaient dans d'innombrables sofas, ils la décortiquaient, ils la pelaient comme une orange, ils la déshabillaient, de leur regard cupide, concupiscent, comme de leurs voix impersonnelles, ils lui arrachaient ses vêtements comme ses pensées les plus profondes, comme elle se pelait la peau dans le doux refuge des toilettes derrière la sécurité du verrou. Sauf que son cul, il n'était guère compliqué de l'atteindre, une main un peu plus courageuse qu'une autre, un regard qu'elle voulait croire, ou juste le verre de trop payé. Elle s'en foutait, en fait. Elle leur laissait lui arracher ses robes et sa peau pour les occuper juste encore un peu plus longtemps a autre chose qu'a ses mots. Alors elle mentait, elle leur rendait leurs regards vides, leur soufflait a la tête sa fumée entêtante, elle les fixait sans rien dire, et a force de mentir, oubliait sa vérité.
Son paraître envahissait, grignotait son être, lentement, comme la lèpre avait dévoré son arrière grand-mère. Et elle en tirait une sombre joie, une joie jouissive, une joie malsaine, en se disant que bientôt il ne lui resterait plus rien a leur cacher, et que peut-être alors on lui foutrait la paix. Sauf qu'il était trop tard, elle était perdue, sa différence l'avait irrémédiablement perdue, sa banalité ne faisait qu'enfoncer le clou.
Sa frange, la fumée de ses cigarettes ne suffisait plus a la cacher au reste du monde, elle était devenue le centre de leurs regards dépourvus de la moindre empathie. La perversion l'entourait, la cernant de tous les côtés, et elle lui avait peu a peu cédé le pas, et appris a tirer plaisir de leur attention. Et elle ne pouvait plus s'en passer, alors quelle que soit l'extrémité a laquelle il fallait qu'elle recoure, il ne se passait plus une soirée sans que son entrée sur talons aiguille ne provoque mille chuchotements précipités. Et elle s'y vautrait, elle s'y plaisait, elle s'en satisfaisait. Leur jeter poudres et paillettes a la figure suffisait la plupart du temps a éloigner leurs bourdonnantes interrogations. Les plus agaçants étaient encore ceux qui croyaient la comprendre, eux et leur air pénétré et leurs leçons de morale a deux balles.
Et un jour l'un d'eux lui avait dit, tu n'osera pas, et il y croyait, pauvre petit fou, et bien sûr qu'elle osait tout, elle ne faillait pas a son rôle. Son rôle qui était son seul habit, son rôle qui lui collait a la peau, son rôle qui était son seul secret, la seule chose vraiment a elle.
Alors elle avait osé, en cette aube brumeuse, et elle avait enjambé le Pont-Neuf, dans sa robe noire, dans son rouge a lèvres rouge sang, dans son air de défi, et elle s'était enfuie.



jeudi 12 février 2009

Sourire de l'Ange.

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Pour Anna P.

Elles s'étaient rencontrées au détour d'un verre, d'un cachet ou d'une ligne. Elle ne savaient plus. Après tout, quelle importance? Lisbeth aimait la drogue, et Luna aimait Lisbeth. Cela n'empêchait évidemment pas que leur passion soit dévorante, ça leur donnait juste des accents désespérés d'ongles arrachés sur un trottoir.
Leurs joues dégoulinantes de Rimmel illuminaient les rues parisiennes, occultant les réverbères sous la lueur blafarde de la lune. Lisbeth pleurait dans ses descentes, et Luna pleurait de peur, d'amour et de rejet. Alors elle consomma aussi, et le rejet s'estompa. D'une étrange façon, aberrante, hallucinatoire, hallucinée, elle se fit aimer.
On ne les voyait plus l'une sans l'autre, et sans leurs chairs marquées par leurs violences ensanglantées, plaies ouvertes sur lesquelles elles versaient des litres entiers d'alcools bizarres et inconnus, aux goûts qu'elle ne sentaient même pas sur leurs langues anesthésiées.
Mais il y a toujours une qui aime, et l'autre qui se laisse aimer, et les sourires de Luna n'étaient pour un oeil avisé rien d'autre que des rictus. Lisbeth le savait, mais elle ne le montrait pas, bien sûr, comme elle ne montrait pas qu'elle n'étais pas insensible a sa détresse.
Et pourtant ça la bouffait aussi sûrement que la cocaïne lui dévorait les dents. Il lui arrivait désormais de se réveiller avant midi, et de faire les cent pas, comme un lion en cage, passant compulsivement sa main dans ses longs cheveux bruns ébouriffés. Il lui arrivait de ne plus faire le mur la nuit, et de rester seule dans sa chambre, seule avec son insomnie, a contempler son téléphone et vidant paquet de cigarettes sur paquet de cigarettes.
Et Luna bien sûr ne comprenait pas, et échafaudait mille hypothèses scabreuses, et devenait boudeuse. Elles étaient entraînées dans un tourbillon fatal, un cercle vicieux, amoureux, auquel ni l'une ni l'autre ne pouvait échapper.
Ce que Luna ne savait pas sur Lisbeth qui ne se l'avouait pas, c'est qu'elle ne voulait qu'un sourire sur les lèvres du fantôme qu'elle avait créé. Elle avait détruit Luna, et tout ce qu'elle voulait c'était ressusciter les bonheurs qu'elle avait oublié. Elle n'était un monstre que pour elle même et les apparences. En réalité elle n'était qu'un autre ange déchu.
Alors une nuit, au milieu d'une pluie sombre de mascara, Luna gravit le chêne qui poussait sous la fenêtre de Lisbeth et poussa la fenêtre, entrant dans une secousse de cheveux blonds.
Prise de court, Lisbeth attrapa son couteau et traça deux traits rapides sur les joues de son aimée.
Alors, Luna sourit pour la première fois.


lundi 9 février 2009

Crois, crées, cries.

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Ou pas, se disait elle, descendant la rue, nonchalante. Sauf que si bien sûr. On avait beau s'en cacher, s'enfuir, s'en défaire, il revenait toujours le sentiment lancinant, croisement étrange et contre nature de moustique bourdonnant et boule au ventre obsédante.
Enfin pour l'instant elle ne savait pas encore. Elle croyait dur comme son cœur de pierre blindé qu'elle y échapperait. Alors elle ne se dépêchait pas. Toute a la fumée de sa cigarette sous le ciel ensoleillé, elle n'entendit pas pédaler et fut surprise de se faire dépasser en coup de vent par un vélo déglingué.
Alors c'était lui le créateur de tout ce bruit de féraille? Ça paraissait démesuré. D'ailleurs ça l'était. Il n'empêche, dans un sens il avait du cachet ce vieux vélo tout écaillé, dépareillé, familier peut-être. Ou pas.
Elle ne savait pas, alors elle rajusta ses lunettes de soleil et s'acheta une glace. Le délicieux parfum de cassis suffit a la distraire un bon moment, et elle aurait pu oublier l'incident.
Elle aurait pu, sans doute, si le vélo n'avait pas eu l'incongrue idée de la re-croiser dans le parc en compagnie de son propriétaire a casquette. Ils allaient bien ensemble, en fait. Ça avait de la gueule. Seulement ça n'allait pas, c'était injuste. On ne peut décemment oublier ce qui se trouve sous notre nez.
D'hasard en hasard, se croiser devint une habitude tacite, une rituel silencieux. Le vélo cliquetait bien quelque peu, et le garçon murmurait parfois des propos décousus, mais dans l'ensemble on pouvait encore dire que les apparences étaient sauves.
Cependant, un jour que la jeune fille ne les apercevait pas, le vélo eut l'idée étrange de buter sur une pierre, déclenchant par le choc le bruit aigrelet de la sonnette. Et c'est ce jour là que devant son air ahuri, le garçon parla. Préciser qu'elle se tut en passant son chemin semble superflu.
Elle continua a se taire longtemps, tant qu'elle le voyait, mais un jour qu'elle ne l'aperçut pas, dans son dos, elle cria.
Ou pas.

dimanche 8 février 2009

Le plus familier des inconnus.

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Il était celui que personne ne connaissait. Ni n'avait envie de connaître. Il était celui que personne ne voyait. Il était celui que l'on croisait tous les jours a la boulangerie, dans la rue. Mais on n'aurait su le distinguer parmi cinquante de ces semblables. On n'aurait su dire "C'est lui, ce n'est personne d'autre." On ne le disait pas, du coup. On ne disait rien. On lui offrait silence et ignorance. On lui offrait l'indifférence.
C'est pour ça qu'apprendre a le connaître était si ravageur, si inattendu, si déchirant. Il était l'inconnu. A force de ne le distinguer en rien, on l'imaginait pareil aux autres, et on n'aurait pu avoir plus tort. On ne savait pas pourquoi. Mais c'était comme ça.
Alors le jour ou par un hasard incongru l'on se retrouvait a parler avec cet homme étrange, extraordinairement ordinaire, on s'en retrouvait écrasé. Il était tellement différent qu'on ne pouvait le voir que pareil. On ne comprenait pas .
Elle ne le comprit pas non plus. Pourtant, le vague, ou la mer entière a l'âme, elle s'enfonça en lui, elle se pressa contre lui, elle le retint, en un geste insensé, inconscient, irrationnel. Elle voulut le boire tout entier. Et pourtant elle n'aurait su lire sur sa figure: la voulait-il seulement? Voulait-il de sa présence fantomatique a ses côtés? Elle s'accrocha pourtant. Elle le but jusqu'à la lie, sans jamais le comprendre. Il était trop loin de tout ce qu'on lui avait appris, de tout ce qu'elle avait pu voir.

Elle passa des journées entières a le suivre, des nuits entières a le regarder dormir, des soirées entières a tenter d'attirer son attention. La délicate nuance grise de ces cernes, qui auparavant relevait son regard vert vira au violet vif, la défigurant un peu, tandis que ses yeux s'enfonçaient dans leurs orbites. La voyait-il seulement vraiment? La voyait-il seulement changer, plonger? Voulait-il seulement la voir, la comprendre? Peut-être, peut-être pas, personne n'aurait pu le dire. Ses marques d'affections paraissaient aussi dépourvues de justification que leurs manifestations étaient absurdes. Son absence, son aveuglement aussi, étaient tout aussi incompréhensibles, plus encore que sa volonté de toujours échapper a ses yeux inquisiteurs, curieux, que la tristesse voilait chaque jour encore plus.
Personne ne pouvait lui dire pourquoi il était ainsi. Ses raisons n'étaient que siennes, et personne ne pouvait les percer.
Et le mystère engloutissait de plus en plus Malia, elle se plongeait dans ses méandres sombres, avec délices, se repaissant avidement de l'absence de réponse, de l'accumulation de question, elle se noyait dans ces reflets et ses visions hypnotisantes, sublimantes. Elle l'idéalisait, sans doute. Ou peut-être pas. Même lui n'aurait pu répondre sans doute. Encore que personne ne lui ait posé la question.
Elle voulait l'absorber, toujours plus. A chaque question qui demeurait sans réponse son désir de rester était plus indiscutable, plus fort, plus insurmontable. Sa voix montait plus souvent dans les aigus ces derniers jours, ses joues goutaient plus souvent a ses larmes salées tandis que sa langue recueillait les gouttes égarées. et sa passion n'en perdait rien, dans un ballet morbide, une fascination obsédante.

Un jour il sortit pour aller marcher sur la plage, un peu pour lui échapper, sans doute. Il marcha, longtemps, plongeant ses orteils nus dans le ressac bruyant, et le sable fuyant sans entendre le pas léger qui l'avait suivi cette nuit là. Il marcha longtemps avant de s'assoir sur un ponton, les chevilles plongées dans l'eau fraîche et ses sombres méandres. Malia s'accroupit non loin, hors de sa vue, derrière son dos, les orteils plongés dans les galets coupants, les cheveux lui tombant dans les yeux, cachant son regard.
Il se plongea lentement dans l'eau, et disparut. Elle se leva et le suivit, les orteils en sang accueillant avec soulagement la brûlure amère du sel.
Ils disparurent. On ne les revit jamais.

mardi 20 janvier 2009

Embarcation.

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« - Vogue, vogue, petit bateau, vogue loin, vogue vite, mais prends ton temps. Emporte moi, emporte mes rêves loin d'ici, allons file, et ne sombre pas, car tu m'emportes avec toi. »
Et le bateau blanc, si petit et fragile dans l'eau tumultueuse du torrent, qui le ballotait avec rage, bravait courageusement les tourbillons. Il ne coulait pas, malgré les essais acharnés de l'eau qui diluait le papier peu a peu, mais laissait un long sillage bleu marine derrière lui, tandis que les mots dont il était couvert se dissolvaient dans les rapides.

Tout avait commencé il y a deux ans, quand Sonia avait croisé Shane, le plus naturellement du monde. Le plus naturellement du monde, elle avait laissé tomber la boite d'haricots a côté du caddie, et le plus naturellement du monde, la boîte c'était brisée. Shane avait été la seule a le remarquer dans le magasin bondé, et elles avaient sympathisé, si naturellement que cela semblait devoir être.
Il se trouvait qu'elles allaient dans le même lycée depuis trois ans, mais aucune des deux n'avait cru bon de s'en apercevoir jusqu'à ce jour là. Un psychologue averti vous parlerait sans doute d'une conjecture favorable au rapprochement psychologique dans un environnement de stress, sans oublier d'artistiquement froncer ses sourcils derrière ses lunettes teintées de paranoïaque obsessionnel ... Mais nous, nous parlerons simplement d'une heureuse coïncidence.
Elles s'étaient donné rendez-vous pour une glace, le jour suivant, qui avait fini en cinéma, et quelques jours plus tard elles faisaient déjà leurs devoirs ensemble.
En un mot comme en cent, une semaine plus tard elles étaient meilleures amies. Que ce soit au lycée ou dans le village, elles étaient inséparables, et les habitants avaient pris l'habitude d'entendre leurs rires se mélanger dans la grande rue.
Mais tout n'était pas bleu sous le ciel provençal. Sonia savait que quelque chose en elle n'allait pas. Quelque chose entre elles n'allait pas. Quelque chose n'était pas naturel, quelque chose n'était pas normal, quelque chose la dérangeait.
C'était trop. Les amitiés comme celle-ci n'existaient que dans les bouquins et l'imagination fertile des idéalistes. Il ne fallait pas croire a de pareilles bêtises. Et puis, Shane lui manquait. Trop. Ça en devenait douloureux, et pourtant il ne se passait pas un jour sans qu'elles se voient.
Alors, Sonia alla de plus en plus mal, car elle ne comprenait pas.

Un jour pourtant, il fallut bien se rendre en l'évidence. Et l'évidence, quand elle frappa a sa porte, ne fit pas exception a son code personnel de conduite, et laissa la délicatesse au vestiaire. L'évidence frappa au printemps, en cours de biologie, et quand elle comprit, Sonia se plia en deux, comme frappée par un poignard. Elle était amoureuse.
Dix jours durant elle s'enferma dans sa chambre, ne sortant pas de son lit, enfouie sous sa couette moelleuse qui semblait pouvoir la protéger de tout. Oh, pas des larmes, bien sûr, encore qu'elle sut bien les taire et les sécher, mais tout du moins du monde extérieur. Elle traina ainsi, amorphe et abandonnée, comme un jouet désarticulé, ignorant les messages et les coups de sonnette. Shane ne comprenait pas, mais cela valait mieux. Elle avait tout détruit de son côté en réalisant, et préférait laisser des souvenirs agréables a Shane, plutôt que de les entacher de dégout, car c'est tout ce qui lui venait a l'esprit en y pensant. Elle demeura ainsi jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive que cela ne menait a rien.
Sonia, résignée et amoureuse, pleine d'espoirs et de peurs, alla donc un matin chez Shane.
Elle sonna, comme elle avait l'habitude de le faire, mais le bruit de clochette faisait presqu'echo dans la maison tant il manquait quelque chose. Elle attendit plusieurs minutes, mais Shane n'était toujours pas là pour lui ouvrir, souriante et sautillante. Quelques temps après, c'est sa mère qui vint, un air étrange sur la figure, des poches cernées sous les yeux, un mouchoir a la main. Elle regarda longtemps Sonia, comme si elle ne comprenait pas ce que celle-ci venait faire là, et la jeune fille lui rendait son regard, désarçonnée par le silence de son vis a vis.
Mme Sharpens finit pourtant par parler.
« - Je suis désolée.
- Pourquoi? s'étonna Sonia perdue.
- Elle est passée sous un camion sur la grande route hier, en allant chez toi. »
Sonia tourna les talons, et regagna sa chambre en silence.

C'était le printemps dernier, un an avait passé. Pourtant, tous les dimanches elle venait encore là, poster sa lettre vers l'inconnu, vers l'au de là, peut-être même vers nulle part. L'important était juste de l'écrire, de plier le papier pour qu'il prenne la forme si courante du bateau en papier, et de le mettre a l'eau. Et le regarder partir.
Les mots pour celle qui ne reviendrait pas.


lundi 19 janvier 2009

Regards noirs.

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Il est minuit.
On n'est plus hier, on n'est pas demain.
Il est 00:00.
L'heure de tous les possibles.
L'heure de passer a autre chose.
L'heure qui n'en est pas une.
Un trou, un indéfini, un mystère, un entre deux.
L'heure de se demander: Et maintenant?

Les yeux grands ouverts dans le noir, peut-être débordants, peut-être souriants, qui sait, peut-être les deux, il ne verra pas, la lumière ne les atteint pas. Ils n'avoueront pas, dans le noir, ils ne le diront pas. Il est là, sans l'être. Pourtant il semble bloquer toute réflexion, tout raisonnement sensé. Pourtant il ne faut pas.
Les yeux grands ouverts.




PS: Cher(s) commentateur(s)/trice(s) anonyme(s), cessez donc de vous cacher.
Je ne mords pas. Sans doute pas.

vendredi 9 janvier 2009

Regards perdus.

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Le village baignait dans une éclatante atmosphère estivale. Les grands s'étalaient sur des chaises longues, ou se rafraîchissaient dans le café, tandis que les petits couraient partout en jouant a cache-cache, criant et riant de leurs voix aigrelettes. L'ombre se faisait rare, et les glaçons semblaient apparaître de nulle part.
Les petites ruelles tortueuses raisonnaient de joie, et même les chiens ne posaient plus qu'un regard paresseux sur les chats ronronnant a l'ombre des arbres fruitiers.
Sandy jouait dans le jardin quand le petit garçon vint a passer. Les feuilles étaient vertes et le pommier fleurissait, l'air était doux, et une légère brise agitait les branchages.
«- Eh!
- Salut!
- Tu viens jouer?
- Nan ... J'fais un château!
- Oh ... J'peux t'aider?
- Nan! C'est le mien!»
Alors le petit garçon s'assit a côté et regarda, fasciné, l'édifice se construire. Mais bientôt, quelqu'un l'appela, et il partit, promettant a la petite fille que si elle passait chez lui, il serait là, il l'attendrait.
La petite fille continuait son château, en s'appliquant beaucoup, mais les tours ne voulaient pas tenir, le sable était trop sec sous le soleil d'été. Alors, la petite fille s'énerva, et sauta a pieds joints sur son oeuvre. La vision du tas de sable dispersé la mit en colère, et elle bouda sur sa balançoire, battant des pieds, imaginant milles choses dans les ombres mouvantes.
Elle finit par se lever, donner un coup de pied dans le pommier, qui lui fit mal au pied, et s'en aller de l'autre côté de la rue.
Elle sonna, plusieurs fois, mais le petit garçon ne répondait pas.
Elle retourna a ses jeux, mais régulièrement elle tournait la tête vers le portail, qui demeurait pourtant rigoureusement immobile.
Quelques jours plus tard, alors qu'une pluie abondante assiégeait la région, attaquant les fenêtres, coulant en cascade depuis le toit, sous les grands yeux pensif de Sandy, qui ne bougeait pas du rebord, quelqu'un sonna.
La fillette courut ouvrir, et c'était Luc.
Ils allèrent sous leur cabane, dans le jardin, sous les bâches, et ils jouèrent aux milles jeux d'enfants qu'on ne comprend pas. Ils jouèrent longtemps, tandis que la pluie cognait le sol, ruisselait sur l'herbe, mouillait leurs vêtements. Ils jouèrent longtemps, mais soudain Sandy demanda ...
«- Au fait, où étais tu l'autre jour?
- Quand ça?
- Tu sais, le jour où tu es venu ... Je suis passée, un peu plus tard, mais j'ai eu beau frapper, personne ne répondait.
- Oh je ... Ça devait être Emily, j'ai joué avec elle un peu, vu que tu ne voulais pas jouer avec moi.
- Ah. Mais tu m'avais dit que tu m'attendrais?
- Je ne savais pas que tu viendrais.
- Ah. Alors c'est comme ça que tu attends. Je m'en doutais.»
Et Sandy partit.


mardi 6 janvier 2009

Désillusions.

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La réponse est non. Elle n'était pas faible, elle était tout le contraire. Elle était sincère.
Mais ce qui fut un jour une qualité n'apporte clairement rien de bon de nos jours.