samedi 3 avril 2010

Meurs mon amour



Une pluie froide et persistante tombait sur l'herbe humide, s'insinuant dans mes chaussures, dans mes vêtements, entre mes orteils, s'infiltrant dans ma peau, alourdissant mes cheveux. Une pluie agaçante, épuisante, une pluie qui pouvait durer des jours et des jours, une pluie qui vous avait à l'usure. J'aurais préféré un orage. Mais au fond cela importait peu. Ce que je voulais, comme la pluie d'ailleurs.
J'étais debout devant cette pierre tombale suintante, luisante, toute belle, toute neuve et polie. Une pierre qui faisait tâche dans cet endroit que l'on voulait à tout prix oublier, théâtre de douleurs passées qui se débâtaient dans leur cercueil comme des furies, voulant s'arracher au passé pour vous prendre encore un petit bout d'âme.
J'étais debout et je me joignais à la pluie, parce que c'était fini. Parce que ce jouet encore hier flambant neuf n'était plus que peinture écaillée et membres éparpillés. Parce que tout finissait par pourrir entre mes doigts. Parce que nos jolis rêves en technicolor n'étaient plus, et que le mascara s'incrustait dans ma peau, a force, et que mes nuits agitées n'avaient plus le même sens qu'autre fois.
Je l'enfermais dans le cercueil au bois brillant, qui scintillait insolemment sous mes yeux. Il n'avait pas voulu se laisser faire. Il avait sorti bec et ongles, et il avait rugi, rué, de toutes ses forces. Mais j'avais fini par triompher. J'avais claqué le couvercle et mis le verrou.
Il m'avait trahi. Il avait changé, il me dévorait, il me consumait, il me déchirait le cœur de ses longues griffes affamées. Il ne le ferait plus désormais, enfermé comme les autres dans ce lieu de désolation, il mourrait peu à peu dans une lente agonie, et je n'entendrais rien, sourde à sa langue fourchue.
Son cœur battait encore, mais je l'enterrais ce matin. La pluie me glaçait la peau, et il ne vivait plus que dans l'étroite prison de mon esprit.